Travail de résurrection, mystère d'amour

Il me semble que notre expérience de confinement peut nous aider à comprendre un peu mieux ce qu'est la résurrection. Regardez comment on parle du déconfinement. Spontanément beaucoup disent : on va enfin pouvoir se retrouver, se serrer les mains, se prendre dans les bras, faire une grande fête… Bon, pourquoi pas ? Mais si on voit les choses uniquement ainsi, on voit le déconfinement comme un moment totalement positif, après un confinement totalement négatif. Franchement, je crois que beaucoup de chrétiens voient la résurrection comme ça : un moment totalement positif après un moment totalement négatif : 2 moments qui n'auraient rien à voir l'un avec l'autre.

 

Si Jésus avait vécu sa résurrection comme ça, il aurait dû, au matin de Pâques, apparaître triomphant devant Pilate et les grands prêtres pour leur dire : « Ah ! Ah ! Vous pensiez vous être débarrassés de moi, eh bien c'est raté. Vous croyiez être les plus forts, eh bien non ! » S'il avait agi ainsi, ça aurait voulu dire que ce qu'il avait vécu avant, sa passion et sa mort, c'était seulement un moment terrible, mais que ça n'avait aucune valeur : seule la résurrection manifesterait ce qu'il était vraiment.

 

Or Jésus a fait exactement l'inverse : sa passion et sa mort ont été très publiques, tout le monde a pu le voir pratiquement anéanti. Au contraire, sa résurrection est plus que discrète, invisible. Les apôtres eux-mêmes s'y sont trompés pendant un certain temps. Ils attendaient tellement une libération qui chasserait l'occupant et un changement de régime : au moment de l'Ascension, ils lui demanderont encore : « est-ce maintenant que tu vas rétablir le royaume d'Israël ? » (Actes 1, 6). Pour eux, au début, la résurrection est simplement l'envers ou la revanche de la passion : la victoire après la défaite, le triomphe après l'écrasement, la vie après la mort…

 

À ce compte là, pour nous aujourd'hui, ça voudrait dire que le confinement n'a aucune valeur, alors vivement qu'on en sorte ! Et si au contraire le confinement avait pour nous un peu la même importance que la passion pour Jésus ? À vrai dire, Jésus est très partagé (cf. Jean 12, 27). D'un côté, cette heure lui fait peur parce qu'elle s'annonce terrible, et il supplie le Père de l'en délivrer. Pourtant, il dit qu'il est venu pour cette heure-là, alors il y va, même si c'est la mort dans l'âme. Pour nous aujourd'hui, ça pourrait vouloir dire : ce confinement est dur à vivre, pourtant on voit bien que c'est ça qu'il faut, alors vivons-le à plein, le temps qu'il faudra. Du coup, on reconnaît l'importance, la valeur du confinement.

 

Mais pourquoi cette valeur ? Et pour quoi ? Pour l'amour, par amour. Le risque est grand en effet d'en rester à regarder la succession des événements comme dans un film : le lavement des pieds et l'eucharistie, l'agonie au jardin, l'arrestation… jusqu'à la mort et la mise au tombeau… et enfin la résurrection. Mais alors on en reste à ce qui se voit, et c'est ce qui est arrivé aux disciples sur le moment : à la croix, ils n'ont vu que les supplices et la mort de Jésus, et ils ont couru se confiner pour se protéger, en se disant : catastrophe, tout est fini, Jésus a raté son beau projet, et nous n'avons plus rien à espérer. Ils n'ont pas vu que Jésus, sur la croix, vivait au maximum son amour comme il l'avait annoncé : « il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime » (les bourreaux auxquels il pardonne, le bon larron à qui il promet le ciel pour ce soir). Or c'est quoi le ciel, la gloire, la vie de ressuscité ? C'est de vivre l'amour en plénitude. Ainsi Jésus, lorsqu'il meurt du plus grand amour, est déjà dans la résurrection, déjà au ciel.

 

Au moins au début, les apôtres n'ont pas vécu la résurrection de cette manière, mais comme un événement imprévu et incompréhensible. Et puis, un peu comme quand un proche vient de disparaître et qu'on découvre quelque chose d'important qui nous surprend, ils commencent à se dire qu'ils ont dû rater quelque chose, peut-être même l'essentiel. Si Jésus, qu'on a vu mort, est vivant, sûrement la main de Dieu y est pour quelque chose, mais quoi ? Ils se mettent à « revoir » (relire) tout ce qui a précédé, pour essayer de comprendre plus profondément : « Mais alors, quand il disait ceci, quand il faisait cela, est-ce que ça ne voulait pas dire que… ? ou que… ? »

 

Ce qu'ils n'avaient pas vu, c'était l'amour dans le cœur de Jésus, seule explication de tout. Et si la résurrection se manifeste à Pâques, la force d'amour ressuscitante était à l'œuvre, invisiblement, déjà sur la croix, et même tout au long de la vie de Jésus. Car la résurrection est un mystère d'amour. Elle est la force d'amour du Christ travaillant, de l'intérieur, toutes les réalités et toutes les morts, pour leur donner un sens positif et en faire des moyens de salut pour tous. Par exemple quand il accepte le baiser de Judas et lui dit « mon ami », il essaie encore de lui manifester son amour et de le faire réfléchir, mais Judas n'a pas pu ou pas su en tenir compte. Par contre, lorsque, pendant le procès, il regarde Pierre qui vient de le renier, celui-ci se laisse travailler par l'amour de Jésus et il pleure amèrement sa faute : instantanément il est ressuscité par le pardon de Jésus.

 

De même, toutes proportions gardées, quand nous nous appliquons à respecter telle contrainte du confinement, c'est la force d'amour ressuscitante de Jésus qui nous fait coopérer au salut des malades et au travail des soignants. Donc la résurrection n'est pas après le confinement. Elle est un travail que nous avons à faire tout au long du confinement, grâce à l'amour de Jésus en nous, par amour pour nos frères malades et soignants (et autres) pour que partout les forces de la vie l'emportent sur les forces de mort. Cela n'a rien de triomphal, peut-être même ça ne se voit pas. Mais le plus petit geste (me laver les mains une fois de plus, ou redoubler de patience avec tel ou telle) si je le fais par amour et non pas seulement par contrainte, c'est un petit quelque chose de la résurrection du Christ qui, par moi, travaille le monde.

 

Ne nous faisons pas d'illusions. Au matin de Pâques, il n'était pas évident que le Crucifié était vainqueur, ni que le monde était sauvé. Depuis 2000 ans, dans la discrétion, c'est chaque jour que la force d'amour ressuscitante du Christ agit en chaque disciple, et même en ceux qui ne le connaissent pas mais qui ont le cœur ouvert à l'amour. Et c'est ainsi, souvent dans le secret, que le Christ ressuscité travaille à transformer le monde et l'humanité, à travers nos gestes d'amour.

 

Si nous voulons vivre de notre mieux la résurrection du Christ, mettons-nous à sa disposition et retroussons nos manches : nous n'en sommes qu'au début…

Clément PICHAUD

© 2019 par Fraternité Missionnaire de la Plaine et de Ste Thérèse