La famille Martin et notre Coronavirus

La question était : est-ce que les parents Martin, puis Thérèse elle-même, ont connu des situations plus ou moins semblables à celle que nous connaissons en ce moment ?

Si oui, comment cela s'est-il passé pour eux, est-ce que ça peut éclairer ce que nous avons à vivre ?

Louis et Zélie entre deuils et guerre

Les années 1870-71 sont très difficiles pour Louis et Zélie. Le 19 février 1870, l'adorable petite Hélène, 5 ans et demi, meurt d'un mal étrange et d'une manière étonnante dans les bras de Zélie qui voit ainsi un troisième enfant mourir : « Cela m'a fait une impression que je n'oublierai jamais », écrit-elle à sa belle-sœur, « je ne m'attendais pas à ce brusque dénouement, ni mon mari non plus. Quand il est rentré, et qu'il a vu sa pauvre petite fille morte, il s'est mis à sangloter en s'écriant : Ma petite Hélène ! Ma petite Hélène ! Puis nous l'avons offerte ensemble au bon Dieu.(CF 52). Et un mois plus tard : Enfin, elle est au ciel, bien plus heureuse qu'ici-bas, mais pour moi, il me semble que tout mon bonheur s'est envolé. » (CF 54)

Le 8 octobre 1870, c'est la petite Mélanie-Thérèse, âgée d'à peine 2 mois. Le médecin se rend compte qu'elle est morte d'inanition, par la faute de sa nourrice, ce qui n'était pas rare à cette époque. Zélie écrit à sa belle-sœur : « Son agonie a commencé ce matin à 10 heure et demie, on ne peut se figurer ce qu'elle a souffert ! Je suis dans la désolation, j'aimais tant cette enfant. A chaque nouveau deuil, il me semble toujours aimer l'enfant que je perds plus que les autres. » (CF 60). Et à son frère : « Je voudrais maintenant que le bon Dieu m'en redonne une autre ; je ne désire pas un petit garçon, mais une petite Thérèse qui lui ressemble…» (CF 61). 

Et pendant ce temps-là, c'est la guerre avec la Prusse depuis l'été 1870, et la France essuie défaites sur défaites. Dès janvier 1871, Alençon est investie par l'armée ennemie. Zélie raconte : « Les prussiens sont chez nous depuis lundi matin, à 7 heures ; ils ont défilé devant la maison jusqu'à une heure de l'après-midi, ils sont au nombre de 25 000. Je ne pourrais vous décrire nos anxiétés… Vers 3 heures, toutes les portes ont été marquées pour tel nombre de soldats ennemis à loger ; un grand sergent est venu nous demander à visiter la maison. Je l'ai conduit au premier en lui disant que nous avions 4 enfants ; il n'a pas essayé de monter au second, heureusement pour nous. Enfin, on nous en impose 9 et nous n'avons pas eu à nous plaindre ; dans notre quartier, de petits boutiquiers qui n'ont que 2 appartements en reçoivent 15, 20 et même 25. Ceux que nous avons ne sont pas méchants ni pillards, mais ils sont gourmands comme jamais je n'ai vu, ils mangent tout sans pain ! Ce matin, ils m'ont demandé un fromage ; je leur en ai fait acheter un grand et ils l'ont mangé à 4, sans une bouchée de pain ! Ils avalent un ragoût de mouton comme de la soupe » .(cf 64). En maîtresse femme, elle dit : « Je ne me gêne pas avec eux : quand ils me demandent trop, je leur dis que c'est impossible. » Mais par ailleurs, quand elle remarque l'air triste d'un des soldats, elle n'hésite pas à lui donner des petites douceurs à manger et prend le temps de parler avec lui. De la même manière, Louis est aussi capable de compassion que d'intransigeance : un allemand ayant voulu dérober un objet dans la bijouterie, il s'interpose énergiquement, le jette dehors et porte plainte ; mais apprenant le lendemain qu'un autre soldat venait d'être fusillé, à titre d'exemple, pour des faits analogues, il s'adresse à nouveau aux autorités militaires pour demander la grâce de celui qu'il avait dénoncé.

Quant à savoir comment ce couple de grands croyants vivait cette épreuve dans la foi, il y a cette question de Zélie : « Comment se fait-il que tout le monde ne reconnaisse pas que cette guerre est un châtiment ? » (cf 64). Un théologien commente : « Cette question de Zélie est typique d'une opinion commune à la plupart des catholiques français du dix-neuvième siècle. C'est un exemple de l'influence de ce qui restait alors en France de la pensée janséniste, conjuguée à un pesant sentiment de culpabilité religieuse, lui-même favorisé par un courant de prédication aux accents rigoristes et moralisateurs... Les malheurs de la France étaient ordinairement perçus comme autant de châtiments divins. » (Jean Clapier - "Louis et Zélie Martin, une sainteté pour tous les temps" - 2009 - Presses de la Renaissance, p. 131-132). Il est étonnant de voir comment, après avoir été élevée dans cette mentalité, Thérèse a compris à quel point Dieu est Père miséricordieux, et non pas un juge sévère qui ne ferait que punir.

La tentation, dans toute épreuve, d'en rechercher spontanément la cause dans un péché quelconque semble être de tous les temps. En passant, Jésus vit un homme aveugle de naissance. Ses disciples lui posèrent cette question : « Rabbi, qui a péché pour qu'il soit né aveugle, lui ou ses parents ? » Jésus répondit : « Ni lui ni ses parents. Mais c'est pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui ! » (Jean 9, 1-2). Jésus invite à renverser la perspective : au lieu de se demander « pourquoi ? », ce qui nous faire regarder en arrière, se demander plutôt « pour quoi ? », ce qui nous invite à regarder en avant : à quoi nous appelle cette épreuve ?

Clément Pichaud, mars 2020, pendant l'épidémie du Covid 19

© 2019 par Fraternité Missionnaire de la Plaine et de Ste Thérèse